Les flocons de neige n’avaient pas le droit de briller au soleil comme de la poussière de fée, tombant oh, si doucement! qu’on aurait cru que Hardwood Street et ses boutiques de mode haut de gamme avaient été téléportées à l’intérieur d’un globe de verre. Ils flottaient en décrivant des huit paresseux, chacun minuscule et unique. Un spectacle qui aurait été parfait il y a un an…
Cerise Joseph abaissa d’un doigt le bord de son masque en tissu rose et violet, cousu par les mains habiles de sa mère des mois plus tôt. En offrant son visage aux délicats flocons, la jeune femme tenta de se rappeler les temps plus heureux.
Quand elle espérait au lieu de se morfondre.
Ces jours-ci, un étau de culpabilité lui tordait les entrailles à chaque fois qu’elle pensait à l’appartement vide de sa mère. Elle était venue arroser les violettes et le pot d’herbe à chats, et laisser une portion de croquettes pour la chatte d’Espagne allongée sur le rebord de la fenêtre du deuxième étage.
Cerise replaça son masque. Personne ne l’avait vue et sa portion de trottoir était vide, mais elle ne voulait pas baisser la garde avec un virus en constante mutation qui changeait de face comme on changeait de paire de gants. Les vaccins récemment mis au point n’avaient pas encore ralenti la progression de la pandémie.
Elle avait renoncé au rouge à lèvres brillant qui complimentait sa peau brune. À quoi bon se maquiller, avec le visage caché sous un carré de tissu? En plus, le rouge à lèvres laissait l’intérieur du masque de coton des taches qui ressemblaient trop à du sang…
Cerise repoussa la tuque tricotée si-serré-qu’elle-étouffait-ses-cheveux pour mieux voir le ciel, sillonné de lignes électriques et de lampadaires. D’où provenaient ces flocons, elle n’en avait aucune idée. Autour d’elle, les bruits de la circulation et l’odeur du gaz d’échappement semblaient amoindris, étouffés par la neige.
Bien sûr, le confinement forcé par la pandémie de Covid-19 avait abaissé la densité de voitures en centre-ville, mais il y avait encore des exceptions. Ou des personnes qui, se croyant exceptionnelles, avaient défié les règles de confinement.
Elle se mordit les lèvres alors que la colère montait en elle. Pour se distraire de ces idées sombres, elle releva la tête en arrière, pour déceler quel généreux nuages libéraient cette neige.
Le ciel était clair, dépourvu de la moindre masse nuageuse, à l’exception des délicats cirrus qui dérivaient comme des cheveux, à une altitude que seuls les avions traversaient. Cette neige féerique et lumineuse semblait se matérialiser à partir de rien! Les flocons recouvraient déjà le trottoir d’une couche floue, si innocente dans ces premières minutes d’un tempête, comme la toux légère de sa mère au téléphone, il y a une semaine.
Un rhume, juste un rhume, avait dit Vivi, avec son accent haïtien chaleureux.
Cerise avait espéré qu’il s’agissait d’une simple grippe, de celles qui transformaient votre nez en un robinet. Mais le lendemain, lorsque la respiration de sa mère était devenue irrégulière et laborieuse, et que ses maux de tête avaient empiré, les deux ne pouvaient pas nier que c’était le virus.
C’était une chance, pensa Cerise avec amertume, que sa mère n’avait pas été affligée de cet orgueil stupide qui contaminait certains hommes, orgueil qui leur faisait nier que quelque chose n’allait pas, jusqu’à ce qu’il soit trop tard.
Elle marchait sur Hardwood Street en pilote automatique, consciente de sa mère à l’hôpital. À un moment donné, Cerise aperçut son reflet sur une vitrine : son manteau de polyester orange où sur lequel se posaient et fondaient les flocons, laissant des empreintes moites ; sa tuque en tricot orange assorti, son pantalon de laine foncé ; ses bottes de marche pratiques. Tous les magasins de la rue étaient fermés, et la hausse de loyer les frapperaient durement.
Alors que sa mère avait été frappée, et toussait maintenant à pleins poumons.
Non pas parce Vivi était une fumeuse invétérée, mais parce qu’un irresponsable se pavanant sans masque l’avait frôlée dans le magasin où elle travaillait, pour poser une question. Vivi s’était vite éloignée pour augmenter la distance, en indiquant la bonne allée.
Bien sûr, il était porteur asymptomatique du virus.
Aussi simple que cela.
Et comme aucune bonne action ne reste impunie, cette toux désagréable s’était manifestée trois jours après cette fortuite rencontre. Bien entendu, il avait fallu reconstituer la chaîne de transmission de mémoire, à l’hôpital.
Et, encore mieux entendu, aucun moyen de retracer le porteur…
Un crissement aigu des freins trancha ses pensées, tellement près que le son était presque physique.
Avant la fin du crissement, Cerise fut balayée comme par une rafale de neige. Elle sentit ses bottes effleurer le capot d’une Mercedes noire; sa tuque tomba, laissant ses cheveux dévaler devant ses yeux.
Cerise ne s’était pas envolée : quelqu’un l’avait tirée à temps de la rue, la ramenant sur le trottoir.
Elle devint consciente des mains qui agrippaient si fort ses bras, que sa circulation s’était arrêtée. Elle se retourna, et son regard rencontra une paire d’yeux bleu clair par-dessus un masque vert arborant un soleil jaune dessiné avec des rayons. La Mercedes fila, son conducteur sans doute agacé par ce quasi-accident.
Les mains la relâchèrent.
C’est seulement à ce moment que Cerise relia les points et comprit qu’elle s’était engagée dans la rue sans regarder. Cet étranger avait contourné la distanciation sociale pour la mettre hors de danger.
— Ça va? demanda une voix d’homme, adoucie par le tissu du masque ensoleillé.
L’inconnu portait un pull blanc tricoté en grosse laine avec un motif en cordons, par-dessus une paire de jeans bleu foncé (si foncé qu’elle pouvait presque sentir la teinture) et une casquette de marin à rayures, bleues sur fond blanc, qui laissait ses oreilles exposées au froid. Les vêtements de l’homme suggéraient une attitude décontractée, et ils avaient sans doute été appropriés pour marcher au soleil, avant que cette neige de conte de fées ne commence à tomber.
Une paire de billes bleues la transperça presque jusqu’aux os, par-dessus un nez droit et un menton cachés par le masque.
Quelque chose heurta sa botte droite. Une canne de tomates en dés avait roulé d’un sac de toile renversé. Et là, était-ce une boîte de biscuits Ritz ? Ces sac d’épicerie renversés confirmaient la rapidité avec laquelle il avait agi.
Cerise aspira de l’air entre ses dents, subitement honteuse.
La nervosité maladive qui l’avait tourmentée au CEGEP la paralysait comme une statue de glace. Elle chercha des mots pour arranger les choses, d’une manière ou d’une autre, car elle avait un pressant besoin que quelque chose s’améliore dans cette terrible journée. Mais les bons mots se sauvaient à toutes jambes, et tout ce qui sortit de sa bouche ne fut qu’une réponse boiteuse, ordinaire.
— Je suis désolée, dit-elle en marmonnant.
L’inconnu plia sa grande carcasse pour récupérer son épicerie, ses mains nues ramassant les pommes et les biscuits. L’écharpe rouge vif, enroulée et repliée sous le bord de son pull de laine, ne nuisait pas à ses mouvements.
— Eh bien, dit-il, qu’est-ce qui vous a tellement distraite que vous étiez sur le point de traverser une rue animée à un feu rouge ? demanda-t-il, de l’autre côté de sa paire d’épaules. Un petit ami?
Son ton était passé d’agacé à amusé, mais la question piqua douloureusement la jeune femme.
Bien sûr, qu’en ce jour de tous les jours, n’importe quelle jeune femme était en route pour retrouver un amant, pas pour passer une longue heure étouffante à regarder sa maman emmaillotée sur le lit, entourée de machines, assistée d’infirmières si bien enveloppées de couches de plastique transparent, qu’elles ressemblaient à des bonbons verts!
La veille, Cerise n’avait même pas pu tenir la main de sa mère. Elle devait rester de l’autre côté d’un pan de verre, avec les mots du médecin suspendu entre elle et sa mère comme un sort. On peut seulement attendre et voir.
Alors, elle avait donné son numéro de cellulaire à une infirmière débordée, puis elle s’était trainé les pieds le long des kilomètres de couloir aseptisés, et un ascenseur trop lent, et encore plus de couloirs aseptisés avant la sortie, ses mains gluantes de désinfectant alcoolisé.
Elle ne pouvait se résoudre à prendre l’autobus ou un taxi, certaine de contaminer toute la ville avec sa tristesse. Seuls ses pieds réfléchissaient, mais ils voulaient marcher, juste marcher, le long de la grande avenue.
Au bord des larmes, elle attendait que le médecin surmené la rappelle avec le résultat de son propre test de Covid-19, celui qu’elle avait passé il y a six jours, quand elle avait amené sa mère à l’urgence. Le médecin qui portait un nom d’arbre (Cerise ne s’en souvenait pas exactement) n’avait pas encore rappelé. Un texto suffirait à mettre fin, ou à prolonger, son supplice.
Et c’est à ce moment-là que la neige étrange avait commencé à tomber, en plein soleil.
Cela paraissait tellement ridicule à quel point, ce même jour l’année précédente, un avenir radieux se profilait devant Cerise: sa formation pour un nouveau travail de vente… et ce fiancé issu d’une famille aisée.
Sa mère, fan de théâtre, avait comparé avec justesse le jeune homme à un Lothario. Le nom provenait d’une pièce de théâtre classique mettant en scène un séducteur baratineur et sans scrupules se cachant sous une charmante façade.
Une bulle de regret, de honte, monta du ventre de la jeune femme. Elle déglutit pour retenir des larmes qui menaçaient de couler. Plus de boulot à cause du confinement, plus de fiancé nanti…
Cette injustice et ce coup porté à sa mère qui travaillant si fort, rendirent son corps tendu comme une corde de guitare. Cerise était consciente de sa respiration saccadée et rapide, de la colère qui menaçait de renverser sa maîtrise de soi.
Ses lèvres serrées, elle secoua violemment la tête. Non. Pas de petit-ami menteur qui avait promis un mariage en blanc uniquement pour la séduire.
Le tissu du masque au soleil s’étira tandis que l’étranger parlait.
— Écoutez, je suis désolé, dit-il. Je ne voulais pas me montrer indiscret.
Sa voix au registre de basse surpris Cerise, car elle contrastait avec la stature élancée de l’homme (dans son imagination, les chanteurs d’opéra basses étaient courts et trapus). La voix possédait une composante nasale liée à l’hiver, mais cela ne faisait que le rendre plus humain en chair et en os. Et aussi plus intéressant.
Avant qu’elle ne se laisse dériver sur une mer de possibilités, elle vit une canette briller au bord du trottoir. La boîte de pâte de tomate avait roulé plus loin du sac.
Elle se pencha pour la récupérer, ses doigts se refermant sur le petit cylindre. À travers ses fins gants en nylon, elle sentit le métal encore chaud des allées des épiceries. Ça pouvait être le Fresh-Deli deux portes à l’arrière, ou le jaune canari vif du No Frills plus loin dans la rue ? Probablement le Deli, à cause du sac réutilisable. La plupart des magasins à grande surface étaient revenus aux sacs en plastique à usage unique sous prétexte de protéger du virus les caissiers qui les manipulaient.
Alors qu’elle se tournait pour remettre la boîte de conserve dans le sac, Cerise aperçut, parmi les fruits et les contenants de thé, la courbe familière d’une boîte en forme de cœur.
Ces chocolats de St-Valentin devaient être de qualité, si elle se fiait au fini satiné de la boîte d’une couleur écarlate. Elle pariait que les enrobages de chocolat contenaient au moins 80% de cacao. Rien que de penser aux succulentes chocolats aux cerises ou bien à la pâte d’amande qui devaient s’y cacher la faisait saliver. Le restaurant de l’hôpital avait été fermé aux visiteurs, réservé au vaillant personnel de santé. Cerise avait dû se contenter d’un sandwich aux œufs des machines.
— Tenez, dit-elle, pour couvrir son émoi.
Bien sûr, cet homme magnifique était en route pour un rendez-vous amoureux!
Elle tendit la boite au bout de son bras, évitant un contact direct avec lui. Propager la Covid n’était pas dans ses plans.
Comme s’il avait deviné son intention, il tendit son sac (les courbes jumelles de la boîte en cœur toujours visibles) vers elle pour respecter la distanciation.
— Eh bien, merci ! dit-il, les plis de son masque s’étirant en un sourire invisible.
Les mots semblaient effleurer de minuscules graviers dans sa gorge, mais ce merci, prononcé avec une inflexion musicale, remonta le moral de Cerise. Elle releva la tête, à temps pour saisir la lueur dans ses yeux, mais c’était sans doute un reflet du soleil.
Elle ne pouvait pas sentir grand-chose dans l’air frais, mais assez pour deviner qu’il ne portait pas de ce parfum d’hommes qu’ils appelaient eau de Cologne. Elle se demanda ce que goûteraient les lèvres cachées sous le masque.
Oh, comme elle aurait adoré rencontrer cet homme l’année dernière !
Puis, elle rejeta bien loin ces pensées. Cette délicate boîte en cœur était destinée à quelqu’un d’autre.
Cerise se durcit, un vaisseau spatial sur le point de quitter l’orbite de l’inconnu au gilet, pour ne plus jamais y retourner. Elle se prépara à dire, eh bien, ça a été un plaisir de vous rencontrer, et merci encore de m’avoir sauvé la vie.
Avant qu’elle ouvre la bouche, les premiers accords de Strawberry Fields Forever sonnèrent dans son sac à main, signalant une notification de message texte.
Cerise sentit les couleurs couler de son visage. Non pas qu’elle puisse se voir, mais la sensation de perte brutale imposa dans son esprit l’image des globules rouges quitter ses extrémités pour se réfugier dans son cœur.
— Excusez-moi, murmura-t-elle, un réflexe poli, alors qu’elle se détournait de lui pour fouiller son sac.
L’enveloppe en caoutchouc du téléphone était chaude sous ses doigts alors qu’elle appuyait sur le côté pour allumer l’écran. Oui, c’était bel et bien le numéro de l’hôpital et le nom du médecin, Aspen, qui clignotaient.
— Quelque chose ne va pas?
La voix de basse semblait venir depuis des kilomètres, noyée sous les battements du sang à ses tempes, sous le frémissement de son cœur. Elle prit une inspiration et regarda l’écran pour connaître son sort. Portait-elle le virus en elle?
Elle lut les mots sans y croire.
S’il vous plaît rappelez-moi. Nous avons besoin de votre consentement.
Ce n’était pas son résultat. Consentement. C’était infiniment pire. Et ce numéro à rappeler.
Cerise prit une inspiration saccadée, vacillant au-dessus de l’horizon des événements d’un trou noir. Sa mère. Ce ne pouvait être que sa mère.
L’air trop froid et rapide lui raclait la gorge. Elle pinça les lèvres pour garder sa blessure à l’intérieur, mais un gémissement s’en échappa.
Cette neige si légère tombant de nulle part, murmura son esprit superstitieux, cela pourrait-il être…?
L’inconnu au pull blanc parlait, mais elle n’entendait pas ses mots. La rue, les boutiques et le demi-visage de l’homme s’estompaient sous les larmes qui montaient, puis la pensée d’un avenir sans sa mère explosa en sanglots déchirants.
Cerise s’était toujours efforcée de ne pas afficher ses émotions en public, une habitude qui venait à moitié d’une réserve, à moitié de sa timidité. Mais ce message avait fait basculer son barrage. Elle ne pouvait rien faire d’autre que de courir se mettre à l’abri, quitte à compter les dégâts plus tard.
L’année dernière, il y aurait eu des bras autour d’elle, et des mots apaisants murmurés à ses oreilles. Le Lothario aurait chuchoté des platitudes rassurantes.
C’était avant la rupture, bien sûr.
Leur liaison avait duré plus longtemps que son fiancé avait prévu. Les deux préparaient, ou, plutôt, il préparait un voyage prénuptial d’un mois dans les capitales européennes. Comme il s’était disputé avec son riche père, Cerise avait pigé dans ses réserves pour acheter les billets d’avion pour Paris…
Jusqu’à ce que, la veille de leur départ, elle découvrit qu’il avait changé son numéro de téléphone. Pas d’autre moyen de le joindre. Le guichetier des Adventure Airline, lorsqu’elle a appelé la compagnie, répondit que les deux billets avaient été échangés contre un seul siège de première classe, qui partait… le matin précédent.
Cerise avait consulté le web, mais le Lothario avait clos ses comptes de réseaux sociaux. C’est comme s’il n’avait jamais existé. Tout comme, elle le soupçonnait maintenant, la riche famille de son ‘fiancé’.
La mère de Cerise avait vu juste, bien sûr. Et maintenant, Vita-Maria gisait, mourante, contaminée par un acheteur négligent.
Cerise renifla bruyamment. Elle plongea ses gants dans les poches de son manteau pour son paquet de Kleenex. Ses doigts se refermèrent sur du vide.
— Tiens, dit l’inconnu au pull blanc. Prends celui-là. Jamais utilisé.
Il pressa quelque chose contre sa paume. Ce n’était pas un Kleenex : mais un sac à sandwich en plastique qui contenait un tampon de gaze, de ceux qu’ont glissait à l’intérieur d’un masque pour augmenter la protection.
— Mais, dit-elle.
— J’en ai un tas, ne vous inquiétez pas, dit-il d’un ton léger.
Il tapota une poche bombée de son jean.
— J’ai besoin de les changer souvent, ajouta-t-il, sa voix une demi-octave plus basse, toute la légèreté évaporée.
Elle ouvrit le sac et utilisa le tampon pour essuyer ses larmes. La clarté revint. Une neige faible tombait toujours, mais les flocons étaient plus dispersés. La magie s’en allait, alors qu’elle en avait tant besoin…
L’inconnu attendait, se balançant sur ses pieds, protégés par une paire de chaussures de sport à semelles épaisses. Son sac d’épicerie était maintenant niché comme un enfant au creux de son coude. (La comparaison avec l’enfant était venue naturellement à l’esprit de Cerise, qui s’était jadis blottie ainsi dans les bras de sa mère.)
— Écoute, dit-il, heu, je peux te tutoyer?
Elle acquiesça. Ça faisait du bien après toutes les formalités de l’hôpital.
— Je comprends que tu aies besoin d’appeler quelqu’un. Il fait plutôt frisquet, et mes affaires peuvent attendre.
Sa main libre désigna la façade d’un Lazy Lounge Café, un petit endroit chaleureux que Cerise avait fréquenté lors de ses études.
— Pourquoi ne fais-tu pas cet appel à l’intérieur ?
Elle avait dû hocher la tête sans y penser, parce que la minute suivante, les deux se trouvaient à l’intérieur du Café de style art déco, assis sur des canapés moelleux qui devaient être désinfectés après leur départ. Une table basse au dessus de céramique effleurait leurs genoux.
Elle se délecta du siège moelleux, de cette atmosphère chaleureuse aux senteurs de café et de biscuits sucrés. Il n’y avait que deux autres clients à cette heure creuse, assis l’un face à l’autre, aussi séparés par une table basse qui assurait une distanciation sûre.
La chaleur qui se répandait dans ses membres lui fit prendre conscience que, si elle n’avait pas mis sa vie en danger, forçant l’intervention de l’inconnu, elle aurait continué à marcher, et marcher dans ce froid glacial, quitte à contracter un sérieux frisson une fois arrivée chez elle.
Elle se retourna pour draper son manteau sur le dossier de son fauteuil. Ce faisant, elle fut consciente du regard intense posé en elle. Cependant, l’attention de l’inconnu n’avais aucun rapport avec les regards chargés de désirs qui glissaient sur elle dans les rues et les lieux publics, AC.
Avant la Covid.
La façon dont ces yeux la considéraient lui donnait l’impression d’une couverture bleue drapée sur ses épaules, à la fois douce et protectrice. L’homme s’était simplement assis dans son pull tricoté, le sac d’épicerie à ses pieds.
Si elle se penchait sur sa gauche, elle pourrait voir le rouge de la boîte de chocolat.
— Je m’appelle Michael, dit-il.
Et puis il enleva son masque.
Cerise en oublia presque de répondre avec son nom.
Il était magnifique.
Peut-être même digne d’Hollywood. Lorsqu’il retira sa tuque de marin, ses épais cheveux bruns explosèrent vers l’extérieur, la frange s’arrêtant devant les yeux bleus. Les cheveux ne faisaient que souligner la symétrie de son visage, le nez droit, le menton fort.
Il était aussi caucasien qu’elle ne l’était pas, mais Caucasien dans le sens de « provenant des montagnes de la Russie centrale ». Ses pommettes saillantes et ses lèvres charnues suggéraient une ascendance slave. Chose certaine, il avait le physique qu’il fallait pour jouer un agent du KGB, ou quel que soit le nom de cette agence maintenant.
Mais un large et généreux sourire fit disparaître tout imagerie d’agent secret.
— Je vais commander des cafés, pendant que tu fais ton appel, dit-il en se levant, cachant le sourire sous son masque. Sucre, crème, lait ?
— Du lait, répondit-elle, encore hébétée.
Quand il se dirigea vers le comptoir, elle s’interrogea sur son âge. Comme beaucoup de personnes d’ascendance slave, son visage sans rides prononcée le plaçait n’importe quelle décennie entre vingt et cinquante. Mais il y avait chez lui une souplesse dans les mouvements, une expressivité dans ses gestes lorsqu’il parlait au barista, qui le rapprochaient d’elle.
Cerise baissa les yeux sur les carreaux de céramique qui dessinaient des fleurs sur la table basse, et prit son téléphone. Même si Michael était en route vers son amant (et cela pourrait aussi être un homme, elle n’avait aucun moyen d’en être certaine), au moins, elle ne serait pas seule quand le verdict tomberait.
Cerise tapa minutieusement les chiffres du numéro. Ensuite, elle attendit que la machine robotique impartiale répertorie les choix. Elle composa le numéro de poste et fut soulagée d’entendre la voix de soprano d’une femme. Cerise commença à demander le docteur Aspen, mais s’aperçut trop tard que la voix froide continuait à parler. Il s’agissait d’un autre robot conversationnel, qui témoignait de l’avancée des intelligence artificielles.
Ensuite, il lui fallut attendre avec patience, tandis qu’une interprétation Muzak de Moon River lui grinçait à son oreille droite.
Un café atterrit sur sa table. Elle fit un signe de tête à son sauveur, appréciant le fait qu’il avait demandé des tasses en porcelaine à la place des tasses en papier ciré. Elle avait oublié de le préciser.
Michael demeura assis, calme, sirotant son propre café, son regard parcourant la rue par la fenêtre derrière elle. Elle se demanda quelle chanceuse allait recevoir ces chocolats, et à propos de… tant de choses qu’elle brûlait de savoir à son sujet. Son travail. Sa famille. Était-il un immigrant comme sa mère et elle-même ? Sa famille s’était-elle enracinée dans cette nouvelle terre ?
Elle repoussa ces questions sous un tapis mental. Elle n’était pas prête à laisser entrer un autre homme dans sa vie.
Pas maintenant.
L’attente se prolongea. Cela avait déjà été gênant, avant les restrictions liés à la Covid.
Mais des personnes mouraient encore à l’hôpital, et les agents de santé en arrachaient avec les variants qui se jouaient des plans les mieux préparés. Le pauvre docteur Aspen (et les infirmières) jonglaient avec une douzaine de patients aux soins intensifs, à moins qu’il ait terminé son quart de travail. Alors, son remplaçant devrait s’informer des cas.
Comme celui de Vita-Maria Joseph.
Sa mère si forte, qui avait survécu aux troubles sociaux après la fin de la dictature, qui avait quitté le pays, avait élevé sa fille jusqu’à l’université, sans rien demander en retour…
Les carreaux colorés sur la table s’estompèrent.
Cerise pleurait, et cette fois elle ne cachait pas ses larmes.
— Hé.
Cet appel, prononcé si doucement que personne ne pouvait l’entendre.
Une syllabe, qui en disait tellement plus, comme : Tu n’es pas seule. Elle tourna le téléphone pour le garder sur son oreille, mais couvrit le micro.
— C’est ma mère, dit-elle, dans un murmure, comme si le virus se ferait plus agressif si elle élevait la voix.
Elle n’était pas du genre à crier fort. Il hocha simplement la tête, les yeux embués.
Encore des minutes d’attente, tandis que son café tiédissait.
Puis l’ennuyeuse musique d’ascenseur s’arrêta. L’espoir gonfla en elle lorsqu’elle entendit une série de clics.
Puis la ligne coupa. Elle écouta la tonalité, incrédule.
Le choc avait dû se voir sur son visage, car Michael devint pensif.
— Ils sont trop occupés, dit-il. Pressés comme des citrons. J’aimerais bien pouvoir les aider, mais la médecine n’est pas mon domaine.
— Et quel est votre domaine? demanda-t-elle.
— Ingénieur en mécanique. Je suis un des chanceux qui peut travailler de la maison.
— Eh bien, cela doit être pratique pour rendre visite à votre, euh, amie, dit-elle en désignant la boîte de chocolat rouge.
Cerise se réprimanda intérieurement pour son indiscrétion. Elle n’avait pas droit à ce type épatant! Il avait déjà un autre personne dans sa vie.
Elle prit sa tasse de café pour cacher son trouble, mais la trouva vide.
— Je, je pense que je vais y aller maintenant, déclara-t-elle. C’est à une bonne distance d’ici.
Il se leva, d’un mouvement sinueux, son visage éclairé.
— J’ai une idée, Cerise. (Il tapota le sac.) Si tu m’accompagnes pour une petite course, tout près d’ici, je peux ensuite te reconduire à l’hôpital après. Je suis stationné non loin d’ici.
Cerise cligna des yeux, surprise par cette soudaine volubilité. Ainsi, elle accompagnerait Michael chez son amante et le regarderait livrer la boîte de chocolat rouge?
Elle fut tout aussi surprise de se voir accepter la proposition.
Cette Saint-Valentin devenait de plus en plus étrange.
La neige s’était réduite à quelques flocons timides lorsqu’elle suivit Michael le long des magasins de l’avenue Hardwood. Il s’est arrêté une fois pour acheter un bouquet de roses (pendant qu’elle attendait dehors pour respecter les restrictions : un seul d’entre eux pouvait entrer dans le petit magasin).
Il tenait le bouquet enveloppé dans un bras protecteur pendant qu’il la guidait le long d’une autre rue, puis vers un immeuble pittoresque en briques rouges qui se trouvait à côté d’un lave-auto. Trois étages, probablement douze appartements.
Pas terrible, comme endroit où vivre, pensa Cerise, en considérant les balcons en fer rouillé qui ornaient la façade. Cet endroit datait au moins des années cinquante, avec des briques jaune pâle et un toit en saillie qui recouvrait le petit escalier menant à la porte d’entrée.
À travers la vitre de la porte, elle repéra des taches noires sur le tapis marron du couloir, sur lequel gisaient des emballages de barres de chocolat.
Michael posa le sac en toile pour appuyer sur le bouton du numéro neuf, à l’aide d’un mouchoir afin de ne laisser aucun virus à la surface. Le système audio crépitait de parasites, de sorte que la voix de l’autre côté était à peine audible.
— Elly, je suis là, annonça Michael. Le timbre d’ouverture de la porte intérieure résonna une demi-seconde plus tard.
Elly. Comme Elisabeth Taylor. La jeune femme imagina avec une pointe d’envie une voluptueuse créature aux cheveux noirs, accoudée sur des coussins de satin. Cerise ne s’était pas habillée chic pour une entrevue d’embauche aujourd’hui, trop énervée par l’état de santé de sa mère.
Ils ont franchi la porte en gardant entre eux la distance requise, et leurs masques. Michael choisit les escaliers au lieu de l’ascenseur, ce qui conduisit Cerise à ajuster son évaluation d’âge vers la trentaine en bonne santé.
Michael n’était même pas essoufflé lorsque les deux atteignirent le palier du troisième étage. Et il portait toujours le lourd sac d’épicerie en toile! Cerise se prépara mentalement en le suivant dans le couloir.
Elle était sur le point de rencontrer l’amante de cet homme qu’elle adorait déjà en secret. Ce qui était pour elle un sommet de maladresse sociale. Mais bon, ce serait moins pénible que d’avoir été larguée par le Lothario. Michael, au moins, semblait attentionné et sincère.
La porte de l’appartement numéro neuf était entrouverte, laissant voir un calendrier fleuri 2021 de Hallmark épinglé à l’intérieur.
Elle devait rester calme pour que cette Elly ne la considère pas comme une menace. Elle disciplina ses traits dans une expression bénigne et innocente, comme lorsqu’elle était enfant après avoir commis une erreur.
Michael franchit le seuil devant elle. Tout ce qu’elle vit autour de son dos large fut des murs vert citron d’un appartement bien entretenu, et plus loin, un canapé de la même nuance de vert que les murs.
Cerise suivit Michael à l’intérieur, heureuse du masque qui cachait le bas de son visage.
Une voix joyeuse s’éleva à l’intérieur de l’appartement.
— Oh, Michael ! Tu n’aurais pas dû apporter ces fleurs !
— C’est pour me racheter, parce que je ne peux pas rester longtemps, Elly, répondit-il.
— Et les chocolats aussi ? Vraiment?
— Tu sais que tu es ma douce Valentine, El ! susurra Michael d’une voix caressante.
Lorsque le jeune homme transporta le sac en toile dans le petit coin cuisine, Cerise aperçut pour la première fois sa redoutable rivale.
Ellie était assise sur le canapé dans un pyjama bleu foncé, une jambe appuyée sur un tabouret. Sa cheville enveloppée de bandages propres avait l’air d’un ballon de water-polo. Elle portait un masque chirurgical, un N-95 sous des lunettes à monture fine qui agrandissaient ses yeux gris. Une bouteille de désinfectant et une boîte plate de lingettes humides étaient posées sur la table basse, à côté d’une pile de magazines en papier glacé.
Elle manipulait avec délicatesse la boîte rouge satinée en forme de cœur, sans prêter attention au bruit que Michael faisait en travaillant dans la cuisinette : portes des placards s’ouvrant et se fermant, cliquetis d’ustensiles, récipients déplacés sur les étagères, son mat de la porte du réfrigérateur refermée.
Lorsqu’elle remarqua Cerise debout, le sourire d’Ellie repoussa un fin réseau de lignes sous sa frange de cheveux blancs ondulés.
— Et tu as amené une amie ! s’exclama-t-elle. Comme c’est gentil!
Michael posa les fleurs sur la petite table à manger. Il avait attrapé un pot en verre transparent de la bonne taille, un autre signe qu’il connaissait bien cette cuisine.
— Oui, mais c’est justement à cause d’elle que je ne peux pas rester longtemps, dit-il.
Quand Ellie leva ses sourcils parsemé en signe de questionnement, il ajouta rapidement, avec un regard d’excuse à Cerise.
— Elle a une… urgence familiale, déclara-t-il.
Il souffla un baiser, gonflant le tissu du masque.
— Mais je me rattraperai, la semaine prochaine, promis !
Cerise jeta un coup d’œil vers l’étage d’Elly quand ils sortirent de l’édifice, avant de se diriger vers l’automobile de Michael.
La neige n’était pas revenue, chassée par une brise légère.
Elle aperçut un masque en papier bleu pâle qui roulait sur l’herbe jaunie, probablement jeté à terre à l’arrêt de l’autobus. Elle détestait cette nouvelle habitude de jeter des masques à usage uniques, car des enfants imprudents pouvaient les ramasser et être infectés.
Sans ralentir, elle se pencha et attrapa un cordon du masque. Le masque bleu était propre, dépourvu de la moindre tache, mais c’était une fausse perception. L’ennemi qui avait décimé des millions de personnes, se cachait facilement dans un tissu si blanc. Les vaccins récemment mis au point n’avaient pas encore ralenti la progression de la pandémie.
Quand elle leva les yeux, elle surprit de la gratitude dans les yeux céruléens de l’homme. Ce sentiment de reconnaissance se répandit comme une toile physique entre eux. Elle eut conscience que ce simple acte de bonté, de se soucier des autres, les liait.
— Il y a une poubelle à côté de ma voiture, là-bas, dit-il en désignant une Subaru blanche aux flancs poussiéreux de sel durci.
La voix de Michael lui paraissait une couverture chaude et protectrice.
Il s’était garé dans la rue d’Ellie et, oui, il y avait une poubelle à proximité.
Cerise fut surprise de trouver l’intérieur agréablement chaud quand elle s’y assit (sur la banquette arrière, côté passager pour maximiser la distanciation.) Le pare-brise avait accueilli les rayons du soleil. La voiture sentait le plastique chaud et le désinfectant au citron. Dans un si petit espace fermé, elle huma le shampoing parfumé aux herbes, et la chaleur de son grand corps s’était mélangée à la laine du pull, produisant une odeur accueillante.
Quelques minutes plus tard, il négociait le trafic croissant du centre-ville vers l’hôpital. Cerise passa ce temps à démêler les montagnes russes d’émotions qu’elle avait éprouvées en découvrant qui était la femme mystérieuse.
Pendant que Michael inspectait le réfrigérateur de l’appartement pour tout aliment ayant dépassé leur date de péremption, Ellie avait expliqué qu’elle avait glissé sur une plaque de glace en revenant de ses courses. L’hôpital était plein à craquer de patients de Covid-19, donc elle avait été sommairement traitée pour le pire, bandée et déchargée. Avec sa jambe, elle ne pouvait pas sortir de chez elle. Elle avait donc appelé Michael.
— C’était, euh, gentil de ta part de faire ça, dit-elle pour briser le silence.
— De nombreuses personnes âgées sont laissées seules et vulnérables, dit-il. Quelques amis et moi avons formé une petite équipe pour apporter des courses et un peu de réconfort aux personnes isolées.
— Tu es un vrai boy-scout!
Cerise regretta aussitôt ces paroles désinvoltes. Mais en ce moment, tout son être s’allumait et s’éteignait comme une pièce de dix cents qui tourne sur une table. Chagrin, pour sa maman. Joie, pour cet homme qui conduisait d’une main sûre.
Il laissa échapper un petit reniflement à travers son masque.
— Ce n’est pas loin de la vérité! Mon père était un leader des louveteaux à son époque.
Elle se sentit mal à l’aise, certaine que ses mots indifférents allaient rompre ce lien fragile entre eux.
— Je ne voulais pas me moquer de toi, dit-elle rapidement. Ma mère m’avait inscrite dans les Guides pendant deux ans. J’ai aimé. Mais…
Elle se tut.
Michael donna un brusque coup de volant pour éviter qu’une voiture ne fasse un changement de voie sans vérifier son côté aveugle. L’embardée lui fit saisir l’appui-tête rembourré devant elle.
— Mais quoi? demanda-t-il, vraiment intéressé.
Elle garda sa prise sur l’appui-tête pour se stabiliser.
— Eh bien, c’est comme si trop de jeunes s’en éloignaient en grandissant. Une fois adultes, ils ont perdu la, eh bien…, l’étincelle.
— Je vois ce que tu veux dire, dit-il, les yeux rivés sur la route. Il y a eu de bonnes choses dans le mouvement, malgré les scandales qui l’ont entaché. L’idéal de fraternité, de service.
Ils gardaient le silence, car conduire exigeait plus de concentration plus près du cœur de la ville.
Cerise a profité du temps d’arrêt pour consulter son téléphone. Aucun nouveau message n’avait été enregistré.
Cela pourrait être tout aussi bien, car si l’état de Vivi avait pris une mauvaise tournure, ils l’auraient appelée, ou mal, parce qu’ils attendaient peut-être son consentement pour retirer le respirateur, car beaucoup en avaient besoin.
Et elle attendait toujours les résultats de ses tests.
Elle ferma les yeux et laissa le doux bourdonnement du moteur et la force de la gravité la bercer de gauche à droite alors qu’il changeait de voie. Dans quelques minutes, elle prendrait congé de cet homme galant et recevrait ses réponses. Elle se laissa couler contre la ceinture de sécurité, laissa son regard vagabonder sur les façades et les arbres et les lampadaires qui défilaient, comme elle le faisait enfant, quand son père était avec eux.
La Subaru tourna dans le parking de l’hôpital. Cerise reconnut la section des visiteurs, aux prix exorbitants. Elle agrippa le dossier du siège passager devant elle.
— Non, non! s’écria-t-elle, mains crispées sur le dossier. Vous pouvez simplement me laisser sur le trottoir ici. Pas besoin de payer une fortune pour quelques minutes !
Mais déjà Michael baissait sa vitre et tendait la main vers le reçu du poste électronique du parking. Quand il eut stationné la Subaru dans un espace libre, il coupa le moteur.
— Cerise, dit-il, j’ai eu deux membres de ma famille malades du Covid, l’année dernière. Mon père a failli en mourir. C’était une torture pour ma mère. Alors je sais ce que tu vis.
Il sortit de la voiture et contourna le nez pour ouvrir la portière di côté de Cerise.
— Ce que je te dis, c’est que tu n’as pas à endurer ça toute seule, dit-il, reculant d’un pas pour la laisser sortir.
Il referma la portière et verrouilla la voiture avec sa clé, les feux avant clignotant deux fois en réponse. Il glissa les clés dans la poche de son jean, son regard encore verrouillé sur elle.
— Et, euh, tu vaux bien plus que quelques minutes.
L’onde de soulagement qui traversa Cerise la fit presque vaciller sur ses jambes. Elle n’avait pas réalisé à quel point cette année avait été difficile après que le Lothario l’ait quittée. Mais ici, Michael était là, une présence solide qu’elle pouvait même sentir les yeux fermés.
Elle maudissait le virus qui lui interdisait de se blottir dans ses bras. Si elle était une porteuse asymptomatique, elle devrait rester à l’écart jusqu’à ce que les vaccins soient distribués à leur groupe d’âge. Elle souffla dans son masque, indécise. Devrait-elle le remercier et le renvoyer à ses bonnes œuvres?
— Je vais rester avec toi, dit-il en marchant à ses côtés.
Il hésita. Ils étaient près des portes vitrés où un gardien de sécurité en bleu attendait avec un thermomètre scanneur.
— Enfin, si tu le veux.
Cerise, qui scannait dans sa tête l’arbre de décisions pénibles dans son futur immédiat, pris conscience de sa question. Avoir Michael à ses côté. Pour plus que ces quelques minutes?
— Oh, oui, oui, certainement, dit-elle.
Ils n’eurent pas à attendre longtemps après que Cerise eusse été acceptée (elle n’avait pas de fièvre) et ait présenté sa carte à la réception. Un bénévole les dirigea à travers une vaste zone publique qui serait normalement remplie de kiosques de vente de bijoux, de cartes, de cadeaux artisanaux. La place était vide, à l’exception d’une série de rubans indiquant des distances de sécurité. Les ventilateurs de plafond bourdonnaient à plein régime.
Hélas, la cantine n’offrait que des mets à emporter, et une file attendait déjà.
Un volontaire, masqué et portant un barrière de protection transparente, les dirigea vers un bureau improvisé. Quand elle et Michael arrivèrent, tout ce qu’elle pouvait sentir était l’odeur insistante du liquide sur ses mains.
Le médecin qui les accueillit de l’autre côté d’un bureau était une femme plus âgée avec des lunettes et une expression douce dans ses yeux sombres. Une paire de dangereux anneaux argentés pendait à ses lobes d’oreilles alors qu’elle tapait sur le clavier d’un ordinateur mince. Un cône en plastique évasé couvrait son masque de sorte que seuls les anneaux d’argent et les yeux étaient visibles. Une plaque avec des chiffres rouges clignotait à sa hanche.
Comme Cerise l’avait deviné, le Dr Aspen était parti et la remplaçante avait ses propres cas. Le nom sur la carte d’identité était le Dr Nyerere.
Elle montra l’écran du téléphone avec le message.
— Quel est ce consentement que je dois donner ? demanda-t-elle d’une voix tremblante, sentant l’odeur piquante du désinfectant répandu dans ses mains.
Le docteur cligna des yeux derrière sa double barrière de verres et de plastique.
— Oh, pauvre vous ! s’écria-t-elle. Vous n’aviez aucun consentement à donner. Le docteur Aspen avait confondu les numéros de téléphone. Nous avons tellement de patients Covid ici, et il a terminé un quart de travail de vingt heures.
— Ma, ma mère, Vita-Maria Joseph…
Elle ne pouvait pas se résoudre à en dire plus.
Les doigts de Michael se refermèrent sur sa main. Ce contact inattendu lui fit plaisir, même si sa peau avait pris une consistance de papier à cause des applications de désinfectant. Tous deux avaient généreusement enduit leurs mains de cette lotion alcoolisée qui picote le nez sur leurs mains. Mais à travers toute cette étrangeté sensorielle, la peau du jeune homme communiquait chaleur et soutien.
Le sourire du docteur Nyerere s’élargit.
— Mme. Joseph, dit-elle, votre mère est sortie des soins intensifs et a été transférée à l’unité de soins moyens. Nous avons craint pour elle un bon moment, mais maintenant elle respire par elle-même et réagit bien au traitement.
Cerise prit une longue inspiration, comme pour récupérer tout l’oxygène de la pièce. Elle sentit des larmes couler de ses yeux jusqu’au tissu de son masque. Dans le flou, elle fixa la tache blanche.
Si l’état de sa mère s’était amélioré, le sien pourrait ne pas l’être. Elle se prépara à poser la question.
— Et mes propres tests… ?
Les doigts de Michael enveloppèrent les siens d’une assurance muette. Le cœur de Cerise battait à tout rompre alors que le docteur regardait son écran. Avait-elle rencontré l’homme de ses rêves, juste pour mourir?
Puis le verdict tomba.
— Négatif.
Donc, Vivi ne lui avait pas donné le virus. Elle eut l’impression qu’une main géante venait de se desserrer de sa cage thoracique. L’air s’échappa de ses lèvres en une question.
— Puis-je,… pouvons-nous visiter ma mère ?
La main du médecin se porta sur son visage, comme pour gratter une démangeaison, puis s’arrêta à un doigt de son propre équipement de protection. Le geste fit prendre conscience à Cerise de toutes les petits inconforts qui découlent des contraintes. L’héroïsme prenait sous diverses formes.
— Je vous suggère de revenir après le dîner, déclara le médecin. Trop de monde dans les couloirs en ce moment. Huit heures devrait être mieux.
Elle les regarda, par-dessus ses lunettes.
— Êtes-vous son mari ? demanda le docteur.
Michael laissa échapper un petit rire.
— Euh, pas encore. Nous venons de nous rencontrer aujourd’hui.
— Ah, déclara le Dr Nyerere. C’est juste la façon dont vous vous regardez… Je suppose que vous pourriez avoir encore beaucoup de jours devant vous !
Ils quittèrent le petit bureau, dans un décorum correct et distant. A l’intérieur, Cerise avait envie de brûler de joie. Elle la démangeait de sentir ses bras autour d’elle, mais elle devait être stoïque, pour leur bien à tous les deux.
— Allons chercher quelque chose à manger avant de voir ta mère. Si tu veux toujours me présenter!
Cerise sourit sous son masque. Elle aussi avait faim.
— Tu ferais mieux de garder tes distances.
— Ouais, a déclaré Michael. Je vais me laver les mains. Et attendre deux longues semaines avant de te serrer dans mes bras.
Juste au moment où ils étaient sur le point de quitter le grand espace public, avec une pharmacie, elle aperçut un cadre de porte vide qui semblait tenir tout seul.
C’était un rideau de plastique transparent avec des appendices bulbeux pour passer les bras. En se rapprochant, elle vit qu’il s’agissait d’un rideau enveloppant, alors qu’une mère serrait un enfant en pyjama dans ses bras, avec une infirmière masquée qui surveillait.
Tous deux ne portaient pas de masques, car le rideau servait de séparation. Cerise n’avait pas remarqué l’appareil lors de ses autres visites (mais alors, elle n’en avait pas eu besoin.)
— Michael, pas besoin d’attendre deux semaines pour notre première étreinte!
Plus tard, après que l’infirmière eut désinfecté tout l’appareil, Cerise et Michael se firent face et ôtèrent leurs masques.
Encore une fois, elle fut abasourdie par sa beauté et ses lèvres généreuses qu’elle apprendrait bientôt à mieux connaître. Son sourire lui dit qu’il n’était pas déçu d’elle non plus.
Ils plongèrent leurs bras dans les appendices, et tâtonnèrent un peu avant de trouver une étreinte optimale.
Au début, la cloison en plastique la gênait, avec l’odeur de désinfectant. Puis, leurs quatre bras se croisaient, et elle pouvait sentir ses côtes et la courbe de ses épaules. Quand ils s’appuyèrent l’un contre l’autre dans un froissement de plastique, elle sentit battre son cœur, sa tête appuyés au creux du cou de Michael.
C’était, après tous ces mois de solitude, le meilleur câlin de tous les temps.
Quand, enfin, ils se lâchèrent à contrecœur (ils n’étaient pas les seuls à avoir besoin d’un câlin sûr), Michael fit une promesse solennelle que Cerise savait qu’il tiendrait.
— Dans deux semaines, toi et moi allons rattraper le temps perdu !
(c) Michèle Laframboise 2021
Ceci est un cadeau spécial de St-Valentin pour mes fans !
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